Smartphone et politique : le triomphe du «populisme» numérique

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – Dans un petit essai remarquable, Démocratie smartphone, Francis Brochet fait le constat de l’impact des nouvelles technologies sur la vie politique et le comportement des électeursPour Figarovox, il décrypte les enjeux de cette révolution numérique, qui est aussi démocratique et anthropologique.

Votre dernier livre s’intitule Démocratie smartphone. N’êtes-vous pas le piège qui consiste à tomber dans la divinisation de la technique, et envisager le numérique comme une fin et non un moyen?

Francis BROCHET.- Certainement pas! La technique seule ne change rien, bien sûr. Mais elle accélère des évolutions en cours, des transformations lentes et profondes de nos manières de vivre et de penser. Et nous vivons un moment où cette accélération du changement en modifie la nature, pour créer une révolution: songez que le smartphone, que nous avons tous ou presque dans nos poches (73 % d’entre nous, selon le dernier «Baromètre du numérique» de l’ARCEP), est apparu il y a à peine dix ans.

Vous allez jusqu’à voir dans la révolution numérique le déclencheur d’un tournant anthropologique parmi les plus importants de l’aventure humaine. Pourquoi?

Il suffit d’observer les gens qui passent dans la rue de n’importe quelle ville de France: la plupart marchent le nez sur leur smartphone, au risque de se heurter les uns les autres. Ils ne sont pas ensemble, dans un espace physique dont ils partageraient l’expérience, dans lequel ils entendraient les mêmes bruits… Ils ne sont pas ensemble, ils sont ailleurs, avec d’autres – avec des images, des musiques, ou des personnes qui peuvent physiquement être dans la rue d’à côté ou au bout du monde. Ils échangent par SMS, sur Twitter ou Facebook, créant ainsi autant de communautés provisoires. Dans la rue, aujourd’hui, nous sommes «seuls ensemble» pour citer Sherry Turkle, qui a très bien analysé l’impact des outils numériques sur nos comportements.

Dans la rue, aujourd’hui, nous sommes « seuls ensemble ».

La révolution numérique marque-t-elle le dépassement de la modernité apparue avec Descartes?

Elle accélère un dépassement déjà en cours… La modernité selon Descartes et les Lumières inscrivait l’individu dans une histoire, et dans une quête de liberté fondée sur la raison, garantie par des institutions. Cela a reculé devant ce que l’on a appelé la postmodernité, ou la modernité radicale, ou liquide… Un monde où la raison fait place à l’émotion, où l’institution cède devant la foule, où l’histoire se fond dans le présent. Il est toujours difficile de dater des évolutions de long terme. Disons que tout cela émerge dans les années 60-70 du côté de la Californie, dans la combinaison de la révolution numérique de la Silicon Valley, de la révolution libérale incarnée par Ronald Reagan, et de la révolution philosophique de l’École de Palo Alto – et sur ce point, je recommande vivement la lecture du Modèle californien de Monique Dagnaud. C’est en cela que nous vivons une transformation non seulement technique, mais anthropologique. Elle est de la même dimension que l’invention de l’imprimerie au XVe siècle.

En quoi Internet a-t-il bouleversé les codes politiques traditionnels?

Le bouleversement a été perceptible d’abord du côté des politiques, dans la campagne présidentielle de Barack Obama en 2008. Internet lui permet de repérer les électeurs potentiels pour mieux les démarcher, et lui permet également de susciter une multitude de petits dons afin de financer sa campagne. L’usage d’internet par les candidats et les pouvoirs n’a depuis cessé de se sophistiquer, comme le montre la campagne d’Emmanuel Macron, nourrie des analyses des ordinateurs de Liégey-Muller-Pons.

Internet entraîne un autre bouleversement, à mon avis trop peu souligné, et c’est cela qui a déclenché mon envie d’écrire ce livre: Internet change l’électeur, ou plutôt, pour ne pas tomber dans la «divinisation de la technique» que vous critiquez à juste titre, Internet accélère un changement en cours. Comment imaginer que le numérique puisse transformer nos vies de salarié, nos relations en société, nos amours – mais pas notre vie citoyenne? Nous tous, électeurs, sommes devenus plus instables dans nos choix, plus accessibles aux arguments d’émotion, plus radicaux dans nos opinions. Comme lorsque nous tapotons sur notre smartphone, nous exigeons des politiques qu’ils nous apportent des réponses immédiates, dans les deux sens du mot: instantanées et sans médiation. C’est en ce sens que la politique au temps du numérique est spontanément populiste, et que l’on peut parler de «populisme numérique».

A suivre…

Source : http://www.lefigaro.fr/

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*