Smartphone et politique : le triomphe du «populisme» numérique (suite)

Trump a encore amplifié le phénomène allant jusqu’à gouverner avec Twitter. Son «populisme numérique», décrié par beaucoup d’observateurs, est-il efficace?

Son populisme numérique a déjà été extrêmement efficace pour l’élire président: Donald Trump a gagné l’élection sur les réseaux sociaux, tandis que tous les médias traditionnels soutenaient Hillary Clinton. Cela n’a pas été vu, car l’immense majorité des stars de la Silicon Valley était avec Clinton, supposée plus «moderne», quand Trump et ses électeurs étaient caricaturés en imbéciles arriérés. Nos démocraties doivent faire avec cette réalité: le numérique favorise les idées en rupture avec le consensus «raisonnable», porté par les «élites» – les guillemets sont importants, car on est toujours «l’élite» de quelqu’un. Regardez les législatives en Allemagne: le libéral Christian Lindner a fait campagne sur sa jeunesse et sa supposée modernité numérique face à Angela Merkel. Le problème pour lui est que, sur les réseaux sociaux, il était largement distancé par l’extrême droite nationaliste, l’AfD – qui l’a devancé dans les urnes de deux points.

Emmanuel Macron, qui rêve d’un monde ubérisé, est-il lui aussi, à sa manière, un «populiste numérique»?

Je ne sais s’il en rêve, mais je sais que notre monde est déjà «ubérisé»… Et oui, je pense qu’Emmanuel Macron relève, comme Donald Trump, du populisme numérique. Mais il faut s’entendre sur ce mot tant galvaudé. Je l’utilise dans le sens que lui a donné l’historien Pascal Ory: «la critique des corps intermédiaires (partis, parlement, élites…) au nom d’un lien direct du peuple à un type de dirigeants charismatiques, le tout porté par un discours de rupture». En ce sens, le populisme n’est pas une idéologie, mais une manière d’aborder la politique et le peuple des électeurs. Le populisme peut être de droite ou de gauche, extrémiste ou «central», comme Emmanuel Macron. Reprenez le tract que diffusaient les «marcheurs» à la veille du premier tour: parmi les dix raisons de voter Macron venait en premier «Il est différent des responsables politiques qui l’ont précédé, il a eu un vrai métier». La seconde raison était sa promesse de «réduire d’un tiers le nombre de parlementaires». Et la quatrième, sans doute la plus populiste, ou démagogue: «Il ne doit rien à personne d’autre qu’à nous ; il n’aura pas d’ascenseur à renvoyer»! C’est l’exploit politique d’Emmanuel Macron: être parvenu à se présenter en «métèque» antisystème, alors qu’il était issu de ce système. Un peu comme Nicolas Sarkozy qui a su vendre en 2007 la «rupture» contre un pouvoir qu’il avait servi durant cinq ans.

Un bémol, cependant: Emmanuel Macron n’est pas postmoderne, il l’a dit et longuement expliqué. Il revendique une idéologie, une doctrine, une raison. Il utilise le populisme, mais rêve sans doute, s’il faut parler de ses rêves, d’être celui qui permettra de dépasser le moment populiste que nous vivons. C’est une ambition qui n’est pas médiocre – reste à vérifier sa résistance à l’exercice du pouvoir et aux exigences des électeurs.

L’effondrement du clivage droite/gauche de la présidentielle 2017 aurait-il été possible sans les réseaux sociaux?

L’électeur se comporte comme l’internaute, qui appartient simultanément à de nombreuses communautés virtuelles dont il est le seul point d’intersection.

À ce point, non, je ne le pense pas. Entendons-nous: il existe encore une droite et une gauche, avec des références, des valeurs différentes. Mais elles sont aujourd’hui bousculées par des électeurs «ubérisés», qui ne se réfèrent plus à une doctrine, une tradition, un parti, mais seulement à eux-mêmes. Chacun bricole son opinion, agrégeant des valeurs de droite et de gauche, extrémistes ou centristes. L’électeur se comporte comme l’internaute, qui appartient simultanément à de nombreuses communautés virtuelles dont il est le seul point d’intersection. Marine Le Pen a très tôt fait de cette transgression du clivage gauche-droite sa marque de fabrique. Jean-Luc Mélenchon l’a théorisé dès 2014 dans «L’ère du peuple», remplaçant la gauche par le peuple, puis «les gens». Et Emmanuel Macron a suivi, «et de droite, et de gauche»… Vous avez là les trois vainqueurs de la présidentielle.

Ces dernières semaines, Laurent Wauquiez a été pris dans une violente polémique après l’enregistrement de ses propos à son insu par un smartphone. Qu’est-ce que cette affaire dit de l’évolution de notre démocratie?

Elle dit l’appétence des médias et de leurs publics pour le spectacle de l’affrontement – et peu importe la cause de l’affrontement. Nous réfléchissons de plus en plus de manière binaire, «j’aime» (I like) ou j’efface, comme sur Facebook. C’est la politique façon Hanouna, ou Ardisson dans la version plus intello: je dis une horreur, je provoque une polémique, j’alimente la polémique sur les réseaux sociaux (êtes-vous pour? contre?), puis je reviens sur les déclarations à l’origine de la polémique, dans une mise en abyme de discours sur le discours, éventuellement je m’excuse (la contrition publique se vend très bien), et je peux commencer à réfléchir à la provocation suivante… Laurent Wauquiez l’a fait, à sa manière, dans l’objectif d’exister – et il a réussi. Mais souvenez-vous d’un ministre de l’Économie nommé Macron, qui distillait régulièrement ce genre de provocations… De ce point de vue, tous les politiques sont «trumpisés», et le moins «trumpisé» des candidats présidentiels, Benoît Hamon, a fait le score que l’on sait!

Le numérique est un outil à la disposition du pouvoir, mais aussi des citoyens. N’est-ce pas finalement un progrès pour la démocratie? Ou le risque est-il celui de la dictature de la transparence et de la culture du clash?

Oui, nos smartphones sont de formidables outils de liberté. La journaliste Zeynep Tufekci raconte dans «Twitter and Tear Gas» (non traduit) comment le numérique a permis en Turquie et dans les pays arabes que la demande de justice sociale et de liberté, qui existait auparavant, prenne une autre dimension. Dans nos démocraties aussi, les smartphones favorisent la montée d’un désir citoyen, en rendant possible la participation du plus grand nombre à la prise de décision, au niveau d’un quartier ou d’un pays. Et en même temps, si l’on peut dire, le numérique pousse à la transparence, que je tiens personnellement pour une calamité contemporaine, et entretient la culture du clash dont nous avons parlé.

Au total, la démocratie est-elle, selon vous, gagnante ou perdante de cette numérisation du monde?

On peut dire de l’imprimerie qu’elle a créé l’individu moderne et entraîné des guerres de religions… Une technique n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise. Elle est ce que l’on en fait. Il importe donc de comprendre ce que signifie la révolution numérique pour nous, de mesurer son importance et d’envisager tous ses potentiels: c’est la condition pour travailler à en tirer le meilleur au détriment du pire.

Source : http://www.lefigaro.fr

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